Son nom, un trait d’union

N’ayant pas la possibilité d’avoir sa photo pendant très longtemps, elle prit l’habitude de gouter au bonheur quotidien de voir son nom dans les correspondances officielles qu’ils entretenaient. Son nom était la seule chose physique dont elle pouvait jouir quand à son monde matériel manquait sa présence. Quand il apparaît dans la boîte de réception, il ramène avec lui son visage et celui-ci s’enveloppe des douceurs que les syllabes chantantes de son nom évoquent. Il y a dans son nom la sonorité d’un pays qu’elle a tant rêvé visiter. Il y a dans cette sonorité la possibilité d’un avenir paisible, fait de tendresse, d’étreinte, de plaisirs venant d’une autre terre. Dans ce nom gît la promesse d’une vie cachée, d’un amour asocial, d’une étrangeté.

 

Hanen Hattab
Face en lambeaux
Son nom, un trait d’union

Visions en excroissance

Il s’est mis à scroller. Quinze minutes plus tard il ne regardait plus le contenu de l’écran qui défile doucement, c’était le seul chemin où il pouvait avancer à l’aveuglette. C’est aussi le seul lieu où sa conscience le quitte pour une quiétude que son corps extirpe à son esprit. Soudain un nœud lui a obstrué la gorge, d’où vient cette sensation ? Aucune menace en vue. Le monde demeure bel et bien dehors. Aucune menace en vue. La peau de sa face ne devait pas s’éffilocher. Et pourtant, elle partait en lambeaux pendant que ces visions reviennent. Les mêmes scénarios qu’il sentait émerger de sa tête et cailler sur sa face endolorie. Visions en excroissance, substances fantasmagoriques que son enveloppe ne pouvait plus contenir. Son visage devenait corps à part entière, le siège d’un excés de significations partant de part et d’autres joindre les sentinelles, crypter les possiblités et apprivoiser la fatalité et les souvenirs des champs de batailles abandonnés. Entre ce visage et la vie se dressait l’écran, le journal aussi, comme des portes grandes ouvertes sur l’agora. L’ermitage douillet où il se confinait jadis des étendues, des cris, des questions, de la vie, de la misère, de ce qu’il fallait faire, des regards fatigués, des autres, de cet autre lui même est devenu écrasant, insupportable, reveillait en lui d’autres synesthésies spatiales.

Hanen Hattab
Techniques mixtes

Visions en excroissance

Aimer avec Ibn Arabi

Quand elle a senti une main envelopper la sienne, elle s’est retournée, elle s’est vue allongée, elle a vu sa tête collée contre son épaule. Il était là, elle voyait son dos. La tranquillité que lui procura le charnu de ses doigts a réveillé le soupçon d’un sentiment venu d’ailleurs. Elle rêvait et il y avait avant ce songe une perception assez physique pour se détacher de l’image cadrée de son dos et insaisissable pour se laisser prendre par la mémoire comme les rêveries délicieuses que l’esprit retrouve dans ses errances éveillées. Plus étrange que ce contact est cette certitude soudaine qu’il l’aimait. Un sentiment agréable qu’elle pensait désormais retrouver dans son regard, dans les rares conversations qu’elle pouvait soutirer au destin qui a croisé leurs chemins et s’acharne à les séparer. Tous les doutes que la raison sème quand elle se fait une place dans ses pensées passionnées n’ont pu ébranler sa foi que cet amour inavouable venait aussi de lui et que ce contact a eu lieu entre les deux corps, quelque part. Une épiphanie.
Cette impression qu’elle n’a jamais pu réitérer consciemment n’était pas la seule et unique présence intempestive déroutante, travestie par le voile de la réalité. Son visage surgissait aussi quand sa lucidité diurne occupait sa tête dans quelques besognes. Une fois, elle est revenue sur ses pas croyant qu’il prenait une bière sur une terrasse de la rue Crescent. La terrasse était vide. Quand je me repose de son amour, il vient me chercher. Il pense à moi aussi fort. Il célèbre ce moment quand il a pris ma main pour me dire je suis avec toi, je suis en toi. Il célèbre cette épiphanie. Ibn Arabi m’a insufflé ces mots:

Sous l’effet de la langueur
Je me retrouvai en toi
Comme le point imaginaire

Un jour ce point imaginaire ira victorieux joindre nos vies

[cornescorchees­]

Aimer avec Ibn Arabi

Agoraphobie

Gif animé crée par Hanen Hattab
Gif animé crée par Hanen Hattab

L’exposition « Agoraphobie » qui aura lieu le 06 novembre 2015 dans le café Kilo Délices à Montréal, rassemble trois installations et des peintures de Hanen Hattab et une intervention scénographique de Nizar Haj Ayed. Des portraits troublants, troublés et des corps recoquillés manifestent la tension des visions internes et la peur d’un dehors menaçant. L’espace, les paroles, les choses rencontrées qui empoignent soudainement l’esprit dégoulinent, leurs matières se répandent en fibres ou en peintures et déferlent sur les faces, le siège des symptômes physiques d’une panique insensée. L’agora fait peur par ses exigences et ses valeurs. Les yeux qui guettent, jugent, reviennent en ritournelle dans les installations sous forme de figures et d’objets.

Agoraphobie