Il est un spectre nitescent

Il est toutes ces présences précieuses fugaces qui remplissent un creux existentiel, toutes ces présences intangibles qui fleurissent dans le vide de la déréliction. En tsunami il se retire pour déferler, prendre sur son passage les remparts de l’égo, noyer l’abîme de la désolation, de la douleur, de son absence par ses fantômes, un bran de sa voix, l’écho de son jolie cœur, les rumeurs confuses, tous ce qu’il laisse sur son passage. Tous ce qu’il engendre autour de lui s’éclipse et revient comme l’éclat du soleil de midi. Il est un spectre nitescent. Il est un nième coup d’eustache sur une corne écorchée.Il passe comme un mirage, il dure comme le rêve d’une nuit d’hiver. Il part et réapparaît mais ne quitte jamais le corps hanté. Il revient en exorciste et reprend avec lui un autre lambeau de l’esprit déchiré, tiraillé entre un amour orphelin et une incommensurable séparation. Repousser le temps de l’éloignement jusqu’au précipice de l’irréalité. Tourner le dos aux raisons factuelles, à leurs immondes conséquences, aux convenances. S’immerger par l’encens qui fume des articulations saillantes de ses phalanges comme un santal, comme un piège. Demeurer dans ses non-lieux pour ne pas s’abîmer par la distance, pour ne pas s’échouer sur les rivages du territoire deserté.[cornescorchees­]

tumblr_nwdjv7r0m61unkyb3o1_1280

Il est un spectre nitescent

Le temps des siestes grenadines

Il est un temps en Tunisie qu’on appelle le temps des siestes grenadines. On dit que les grenades mûrissent lorsque les après-midis d’automne retrouvent dans un geste de nostalgie les chaleurs estivales. Comme l’été indien. L’été tunisien ne part pas avant de rappeler ses couleurs caniculaires. Le soleil tape fort entre midi et quatre heures, les petits matins et les nuits se voilent d’humidité iodée. Pour s’installer, l’hiver prend le jour par ses extrémités. La chaleur lui résiste jusqu’au fond des mers. Les trompettes des midis d’octobre sont meilleures du côté de la banlieue sud de Tunis, les pins d’Alep du mont Ba’al Kornine envoient leurs odeurs sur les côtes. Les fragrances marines des siestes grenadines sont masculines. Elles embaument les corps du jour et emportent les âmes seules dans leurs sillages. [cornescorchees­]

wordpress

 

Le temps des siestes grenadines

Je me souviens d’un futur lointain

Je me souviens d’un futur lointain, j’habitais une capsule flottante dessinée par mes mains pour ondoyer sur les vagues de la méditerrané. Ce soir, j’avais l’impression d’avoir côtoyé le silence de l’éternité, d’avoir déréglé mon horloge pour aller chercher la délivrance de mes tourments dans un temps inexploré. Des images enfouies choisirent les coordonnées d’un lendemain et une plage. Le rêve leurs a donné le clapotis des roseaux de sable et une obscurité sans lune. Dans ce lieu j’aurais tendu une perche à un passé hostile pour lui dire qu’entre temps la vie a fini par nous oublier, que l’amour et les contretemps n’ont pas eu mes mains. Que les souvenirs qui reviennent de loin pour renaître dans la volonté d’avancer ont esquissé le désir de bonheur absolu, les contours d’une verrière qui dans le bleu profond de la nuit révèle par ses lumières les vagues. Les yeux de l’âme voyaient dans ces lueurs le foyer, la mer, la félicité. Une douce brulure m’a réveillé, je m’étais assoupie dans l’ombre d’une dune, le soleil m’a suivi, a embrasé l’épine de mon omoplate gauche. La mer était à quelques pas, muette, le mur du bungalow peint à la chaux écaillait sa dernière couche pour laisser parler la blancheur des rivages de Kélibia. L’oyat a protégé l’ellipse que j’avais tracé avant de m’endormir. Mon amphibie a pris forme dans la plage pour y revenir. Je me suis réveillée dans une torpeur partielle, mes yeux irrités me portaient vers le réveil, mon esprit désorienté par ses délires rejoint peu à peu l’immobilité de mon corps engourdi. Dans un bref moment de conscience j’ai compris que j’étais bercée entre de vagues souvenirs et une destinée. Dans ce présent incertain, morose, il faut prendre le temps de finaliser le projet de revenir à la mer. [cornescorchees­]

abvfl118_d1

Je me souviens d’un futur lointain

Avant de prendre le papier

Des soupirs glissés entre les lettres,

nul n’a entendu.

Des mots boiteux

trébuchent, se redressent

Dans le trou béant d’un regard fatigué

Dans les pénombres dessinées par le remord

Sur un visage

Dans la décrépitude

 

Une phrase haletante.

Menacée d’oubli avant d’être accouchée

sur le dos de la feuille.

Destinée au désaveu,

abandonnée.

Fallait-il qu’elle se délivre des lèvres apeurées

Fallait-il qu’elle parle avant de prendre le papier

[cornescorchees­]tumblr_o0jth6Teb81tnpy64o1_1280.jpg

Avant de prendre le papier

Son nom, un trait d’union

N’ayant pas la possibilité d’avoir sa photo pendant très longtemps, elle prit l’habitude de gouter au bonheur quotidien de voir son nom dans les correspondances officielles qu’ils entretenaient. Son nom était la seule chose physique dont elle pouvait jouir quand à son monde matériel manquait sa présence. Quand il apparaît dans la boîte de réception, il ramène avec lui son visage et celui-ci s’enveloppe des douceurs que les syllabes chantantes de son nom évoquent. Il y a dans son nom la sonorité d’un pays qu’elle a tant rêvé visiter. Il y a dans cette sonorité la possibilité d’un avenir paisible, fait de tendresse, d’étreinte, de plaisirs venant d’une autre terre. Dans ce nom gît la promesse d’une vie cachée, d’un amour asocial, d’une étrangeté.

 

Hanen Hattab
Face en lambeaux
Son nom, un trait d’union

Visions en excroissance

Il s’est mis à scroller. Quinze minutes plus tard il ne regardait plus le contenu de l’écran qui défile doucement, c’était le seul chemin où il pouvait avancer à l’aveuglette. C’est aussi le seul lieu où sa conscience le quitte pour une quiétude que son corps extirpe à son esprit. Soudain un nœud lui a obstrué la gorge, d’où vient cette sensation ? Aucune menace en vue. Le monde demeure bel et bien dehors. Aucune menace en vue. La peau de sa face ne devait pas s’éffilocher. Et pourtant, elle partait en lambeaux pendant que ces visions reviennent. Les mêmes scénarios qu’il sentait émerger de sa tête et cailler sur sa face endolorie. Visions en excroissance, substances fantasmagoriques que son enveloppe ne pouvait plus contenir. Son visage devenait corps à part entière, le siège d’un excés de significations partant de part et d’autres joindre les sentinelles, crypter les possiblités et apprivoiser la fatalité et les souvenirs des champs de batailles abandonnés. Entre ce visage et la vie se dressait l’écran, le journal aussi, comme des portes grandes ouvertes sur l’agora. L’ermitage douillet où il se confinait jadis des étendues, des cris, des questions, de la vie, de la misère, de ce qu’il fallait faire, des regards fatigués, des autres, de cet autre lui même est devenu écrasant, insupportable, reveillait en lui d’autres synesthésies spatiales.

Hanen Hattab
Techniques mixtes

Visions en excroissance

Aimer avec Ibn Arabi

Quand elle a senti une main envelopper la sienne, elle s’est retournée, elle s’est vue allongée, elle a vu sa tête collée contre son épaule. Il était là, elle voyait son dos. La tranquillité que lui procura le charnu de ses doigts a réveillé le soupçon d’un sentiment venu d’ailleurs. Elle rêvait et il y avait avant ce songe une perception assez physique pour se détacher de l’image cadrée de son dos et insaisissable pour se laisser prendre par la mémoire comme les rêveries délicieuses que l’esprit retrouve dans ses errances éveillées. Plus étrange que ce contact est cette certitude soudaine qu’il l’aimait. Un sentiment agréable qu’elle pensait désormais retrouver dans son regard, dans les rares conversations qu’elle pouvait soutirer au destin qui a croisé leurs chemins et s’acharne à les séparer. Tous les doutes que la raison sème quand elle se fait une place dans ses pensées passionnées n’ont pu ébranler sa foi que cet amour inavouable venait aussi de lui et que ce contact a eu lieu entre les deux corps, quelque part. Une épiphanie.
Cette impression qu’elle n’a jamais pu réitérer consciemment n’était pas la seule et unique présence intempestive déroutante, travestie par le voile de la réalité. Son visage surgissait aussi quand sa lucidité diurne occupait sa tête dans quelques besognes. Une fois, elle est revenue sur ses pas croyant qu’il prenait une bière sur une terrasse de la rue Crescent. La terrasse était vide. Quand je me repose de son amour, il vient me chercher. Il pense à moi aussi fort. Il célèbre ce moment quand il a pris ma main pour me dire je suis avec toi, je suis en toi. Il célèbre cette épiphanie. Ibn Arabi m’a insufflé ces mots:

Sous l’effet de la langueur
Je me retrouvai en toi
Comme le point imaginaire

Un jour ce point imaginaire ira victorieux joindre nos vies

[cornescorchees­]

Aimer avec Ibn Arabi

Agoraphobie

Gif animé crée par Hanen Hattab
Gif animé crée par Hanen Hattab

L’exposition « Agoraphobie » qui aura lieu le 06 novembre 2015 dans le café Kilo Délices à Montréal, rassemble trois installations et des peintures de Hanen Hattab et une intervention scénographique de Nizar Haj Ayed. Des portraits troublants, troublés et des corps recoquillés manifestent la tension des visions internes et la peur d’un dehors menaçant. L’espace, les paroles, les choses rencontrées qui empoignent soudainement l’esprit dégoulinent, leurs matières se répandent en fibres ou en peintures et déferlent sur les faces, le siège des symptômes physiques d’une panique insensée. L’agora fait peur par ses exigences et ses valeurs. Les yeux qui guettent, jugent, reviennent en ritournelle dans les installations sous forme de figures et d’objets.

Agoraphobie

Dans le troisième wagon deuxième classe

Acrylique, stylo et encre sur carton. 2010.
Acrylique, stylo et encre sur carton. 2010.hh

Sur la vitre écaillée deux bêtes se battaient. Des corps à corps se renversaient à la vitesse d’un train de banlieue. La chair enviée se perdait dans les arbres, les murs, les nuages et les candélabres que la vitre à chaque passage engloutissait. Les tripes en spasme. Le plastique décollé gigotait. Et le pincement, qui les resserrait, augmentait avec le désir que les morceaux de chair attrapés, mordus, griffés, léchés, aspirés lui donnaient mille et une teneur. Les essieux se sont faits entendre, il fallait ramasser le bout de plastique qui a lâché au dernier coup de frein se trouvant sur la cuisse, sur le reflet des dernières roulées. Il a fallu aussi oublier pour retrouver d’autres visions et une lucidité pour traverser la rue qui regarde le troisième wagon deuxième classe.

[cornescorchees­]

Dans le troisième wagon deuxième classe